Pavee lackeen, la fille du voyage

Un film de Perry Ogden

Sortie le 3 mai 2006
Synopsis :

Winnie, petite fille vive et débrouillarde, vit avec sa mère, ses frères et sœurs dans une caravane d’une zone industrielle de Dublin. Quelques semaines de la vie de Winnie au moment où la municipalité demande à la famille de quitter l’endroit qu’elle occupe. Une plongée dans le quotidien des Irish Travellers dans l’Irlande contemporaine.

Télérama

PAVEE LACKEEN, LA FILLE DU VOYAGE Une Rosetta chez les gitans irlandais. Fort.

On sent la transe du cinéaste frappé par l’évidence devant l’actrice enfin trouvée. Au point de réécrire tout le scénario, pour ne plus la quitter d’une semelle. Après des années à photographier les gens du voyage, des semaines d’observation au tribunal pour enfants de Dublin, des jours de casting sur le bord des routes, Perry Ogden a déniché l’oiseau rare. Winnie Maughan, 11 ans, issue d’une lignée de Gitans irlandais, les « travellers ». Boudeuse et gracieuse, douce et revêche. Une petite sirène dans une peau d’ « oursonne ». Une orchidée déguisée en ortie, comme disait Serge Gainsbourg de sa fille Charlotte. C’est vrai qu’il y a de l’effrontée dans l’air. Mêmes pattes de sauterelle, même coiffure en queue de lapereau, même moue renfrognée. On pense aussi à la Rosetta des frères Dardenne, pour l’indépendance frénétique et l’endurance inaltérable. Mais Winnie ne veut ressembler à personne. Winnie Maughan joue Winnie Maughan, sous une caméra portée à l’épaule par le cinéaste hypnotisé. « Tu cours, tu t’arrêtes, tu ne sais pas ce que tu fais », glisse une diseuse de bonne aventure à l’oreille de la fillette, dans la scène d’ouverture. Trois pas en avant, trois pas en arrière, Winnie impose au film le cours chaotique de sa vie. Fille du voyage (traduction du gaélique pavee lackeen) sédentarisée dans une caravane, elle s’évade en piétinant, parcourt des kilomètres en rond. Lorsqu’elle a trois sous, elle tricote des gambettes dans une salle de jeux vidéo, saute sur un tapis électronique qui compte ses pas et fait clignoter les félicitations qu’elle n’a jamais à l’école : « Good ! » Quand ses poches sont vides, elle traîne dans des magasins qui promettent un ailleurs qu’elle ne connaîtra jamais : un vidéo-club russe, un coiffeur afro, un commerce de babioles indiennes. Mais le plus souvent, Winnie est accaparée par des tâches athlétiques de survie. Chaque journée est un parcours du combattant. Courir chercher de l’eau. Pédaler vers les décharges pour trouver de quoi s’habiller. Rouler en camion aux côtés de sa mère, à la recherche d’une nouvelle caravane. Fatiguée, Winnie souffle au cours de pauses mystérieuses, où elle s’absente d’elle-même. L’œil vague, elle se ronge les ongles, se gratte le menton, porte des objets à sa bouche. Ces tics troublants rappellent que Winnie est encore toute petite. Elle pose des questions courtes et naïves, cherche à nommer les objets qui l’entourent, passe du coq à l’âne, comme l’enfant qui découvre le langage. Toutefois, il est un sentiment enfantin que Winnie ne connaît pas : la colère. Ni résignée, ni rancunière, ni vindicative, Winnie occupe simplement la place à laquelle elle a droit. Elle nous jette son existence à la figure, avale la matière brute du présent. C’est la force de ce film engagé, au plus près des exclus, qui vous secoue sans ménagement et vous hante longtemps. Il y a fort à parier qu’après l’avoir vu, vous ne passerez plus devant un container à vieux vêtements sans penser à cette scène ahurissante où Winnie reste coincée à l’intérieur...

Marine Landrot

Quelques éléments sur les Irish Travellers :

Les Irish travellers sont une minorité indigène de la société irlandaise depuis des siècles, dont on fait remonter l’origine au Moyen-Age. Si leur origine est sujette à caution, ils ont un système de valeurs, une langue, des coutumes et des traditions qui en font un groupe identifiable entre eux et aux yeux des autres. Le mode de vie et la culture " traveller" fondés sur des siècles de tradition nomade, tiennent les travellers à l’écart de la population « sédentarisée ».

Alors que les Irish travellers sont natifs d’Irlande, ils ont beaucoup en commun avec les Roms d’Europe et les populations gitanes du monde entier, notamment l’expérience de la discrimination.

Le racisme les a relégués à la frontière de la société irlandaise. Les Irish travellers ont été marginalisés et rejetés depuis des siècles et c’est encore ce climat qui prévaut dans l’Irlande contemporaine.

Changer continuellement d’endroit a donné aux travellers une autre façon de voir le monde. Le nomadisme est souvent décrit comme un état d’esprit. Même quand ils occupent des maisons, les travellers voient leur logement comme étant par essence temporaire - comme tous les nomades de par le monde. Un traveller sédentarisé reste un traveller dans l’âme.

Les travellers vivent dans deux mondes : celui des sédentaires et le leur. Leur culture reflète cette dichotomie. Si leur langue, le Cant, est peu employée de nos jours, elle est une partie vitale de leur patrimoine. En dépit des récentes initiatives de plusieurs écoles primaires de zone rurale, cette langue est aujourd’hui menacée.

Au début des années 60, on recensait environ 3000 travellers en Irlande ; aujourd’hui, plus de 25 000. La population traveller compte de nombreux enfants mais peu de personnes âgées . Le taux de natalité est fort mais l’espérance de vie faible. L’espérance de vie actuelle d’un Irish traveller est équivalente à celle des Irlandais sédentarisés des années 40.

Même si la crise du logement des travellers a été mise en évidence par différents gouvernements, nombre d’entre eux vivent encore au bord des routes, sans accès à un confort minimal tel que l’eau courante, les toilettes, l’électricité. Beaucoup d’autres vivent dans des logements sociaux mal entretenus et souvent situés dans des zones insalubres et dangereuses. L’accès des travellers aux soins, à la scolarisation, à la sécurité sociale et aux autres services sociaux est encore problématique.

Entretien avec Perry Ogden :

Comment est né ce film ?
A la fin des années 90, j’ai réalisé à Dublin une série de photographies sur les " Poney kids", des enfants du voyage qui s’occupaient de poneys sauvages, dans un haras laissé à l’abandon. Pendant, deux, trois ans, j’allais les photographier au travail. Mais des lois les ont destitué de cette activité, au motif qu’ils étaient mineurs. Les photos ont donné lieu à une exposition qui a fait l’objet d’un livre intitulé " Poney kids". Ces enfants sont devenus des icônes restant pourtant victimes de discriminations sociales. J’ai alors éprouvé le besoin de continuer le travail entrepris avec les enfants que j’avais interviewés et photographiés. Je m’interrogeais sur les chances de ces enfants dans la vie. La plupart d’entre eux grandissent en marge de la société irlandaise. Un certain nombre de ces enfants comparaissait devant le Tribunal pour Enfants de Dublin. Avec mon co-scénariste Mark Venner, nous avons obtenu l’autorisation sans précédent d’assister aux audiences. C’est là que nous avons pris conscience du nombre important d’enfants travellers impliqués dans des problèmes judiciaires. Pavee Lackeen, la fille du voyage est né des histoires et des situations entendues durant les deux ans passés à la Cour 55. C’est pendant cette période de recherche que j’ai trouvé la plupart des enfants qui sont dans le film. J’ai bien sûr pensé à Los Olvidados de Bunuel (1950), portrait des enfants des bas-fonds de Mexico et à Streetwise (1980), le documentaire de Martin Bell sur les enfants des rues de Seattle à la fin des années soixante-dix, inspiré par une série de photos la célèbre photographe Mary Ellen Mark.

Comment avez vous trouvé Winnie ?
Nous voulions surtout des acteurs non professionnels et insuffler leurs expériences à l’histoire du film. Un jour, je devais retrouver les gamins et elle était là toute seule. Me demandant ce que je cherchais auprès de ses frères. Elle me conduit à sa caravane et me raconte son histoire. Je pouvais voir son imagination se déployer au fil des histoires invraisemblables qu’elle me racontait. C’était assez fantastique. Cette fille me semblait tellement extraordinaire. Innocente et curieuse en même temps. J’ai su à cet instant qu’elle serait l’héroïne de mon film

Aviez-vous un scénario écrit avant votre rencontre avec Winnie ?
Dans le projet d’origine, il y avait trois histoires autour de trois personnages différents. Winnie, la fille du voyage. Ensuite, un jeune adolescent plus âgé, un sédentaire, un « settled boy », et, pour finir un jeune homme d’origine africaine. Nous avons commencé à filmer durant l’hiver et nous avions déjà plus de 30 minutes sur Winnie. Ces séquences étaient très fortes. J’ai compris en voyant les rushes qu’il fallait tout remanier et se concentrer sur Winnie qui s’imposait par sa présence. A la fois intense et pleine de vie.

Comment avez vous pu rentrer dans l’intimité de la famille de Winnie ?
Winnie et sa famille ont accepté que je les filme, car elles avaient confiance en moi. Surtout Winnie. Les jeunes filles étaient enthousiastes à l’idée de participer à un film, alors que la mère contrôlait beaucoup plus son image. Je devais gagner sa confiance, afin d’établir une vraie relation. La mère a compris pourquoi je les choisissais alors qu’elles n’étaient pas actrices. C’était une question d’authenticité. Elle a admis que c’était une bonne chose pour elle et ses filles. Le tournage a duré dix mois.

Que pensez-vous que le cinéma puisse pour Winnie et sa famille ?
En tournant au jour le jour avec Winnie, je ne réalisais pas réellement la portée politique du film. S’agissant de ce genre d’histoire et de ce type de production, il est impossible de ne pas s’engager ou du moins de s’exprimer à partir du politique,. Faire ce film avec Winnie a été une expérience bouleversante. Je ne cherche pas à donner des réponses. J’observe et je filme pour poser ces questions : qui est exclu dans notre société contemporaine ? Comment ? pourquoi ? Quel est notre lien, notre engagement ? Il me semble que cela rejoint le problème des banlieues françaises. En Irlande, chacun a son point de vue sur les travellers. Si le gouvernement ne fait rien, rien ne pourra s’améliorer pour eux. Et ce, à tout point de vue.

Propos recueillis par Nadia Meflah, le 30 novembre 2005.

Filmographie de Perry Ogden :

Né dans le Shropshire en Angleterre en 1961, Perry Ogden a grandi à Londres et habite à Dublin en Irlande. Photographe, son livre sur les enfants travellers Pony Kids paraît en 1999 ( Jonathan Cape/ Aperture). Ses photos de l’atelier de Francis Bacon sont éditées par Thames and Hudson en 2001 et exposées récemment à Bâle (Suisse), Porto (Portugal) et à la Fondation Van Gogh à Arles (France). Pavee Lackeen, la fille du voyage est son premier film.

Voir la bande annonce de Pavee lackeen, la fille du voyage
Format : QuickTime
Taile : 1.9 Mo

Pays : Irlande
Format : 35 mm - 1.85
Son : Dolby SRD
Durée : 1h27
Fiche artistique :

Winnie : Winnie Maughan
La mère : Rose Maughan
Rosie : Rosie Maughan

Fiche technique :

Réalisation : Perry Ogden
Image : Perry Ogden
Scénario : Perry Ogden et Mark Venner
Montage : Breege Rowley
Son : Michael Lemass
Costumes et accessoires  : Susie Isherwood

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