Il habite le monde comme sa maison : immobile.
Un grave accident l’a cloué là, en ce point du monde : une maison au milieu d’un grand jardin.
Il ne peut plus parcourir le monde : il le contemple jour après jour depuis sa maison.
Il est cinéaste. Il n’a vécu que pour faire des films.
Toujours un de plus : envers et contre toutes les circonstances.
Il imagine faire un film avec toutes ses images fixes, se ranimant par conjonction, juxtaposition, succession.
Il en isolerait, dans le lot innombrable, ce qu’il en faut pour voir une année s’écouler, quatre saisons, jour après jour.
JOUR APRES JOUR serait le titre. Le programme. Le seul scénario.
Une année s’y écoulera -
Une toute petite année parmi les milliards d’années du monde.
Une vie s’y imprimera -
Une petite vie parmi les milliards de vies du monde.
C’est terrible. J’étais en train d’écrire le texte d’un film de mon ami Jean-Daniel Pollet, et voici qu’à la suite de son décès il m’échoit de réaliser ce film, toute tristesse bue. Quand il m’a proposé de collaborer avec lui, j’étais fier à la perspective de figurer au générique d’une œuvre d’un des cinéastes que j’admire le plus. Il me revient d’inscrire son nom - mais comment ? - au générique de fin d’un film de moi qui n’aurait jamais existé sans lui et qui sera toujours pour moi un film de lui réalisé par moi, selon sa volonté. Chose rare : le scénario contient toutes les images du film. Les images de ce film existent donc déjà, et en même temps elles n’existent pas. Ce ne sont pas les images réelles du film. Même si leur ordre est le bon, elles ne font qu’un album. Elles ne sont pas encore un film. Ces photos sont des germes, qui doivent pousser, grandir, devenir des images.
Les mots écrits ne sont pas encore les mots prononcés, les descriptions d’action ne sont pas encore des gestes incarnés, et même les dessins précis de spatialisation ne sont encore que des desseins. La métamorphose en images des photos que Jean-Daniel Pollet a prises pour composer un film dont j’ai reçu de lui la charge de le mener à bout, passe par leur filmage et leur montage. Il s’agit de créer un tempo. Le tempo, je l’ai certes un peu préfiguré quand j’ai écrit le texte qui sert de voix au film, en choisissant un rythme de phrase et même un placement des phrases, mot par mot, face à certaines suites d’image. Placement que Jean-Daniel Pollet a conservé en général. Ce tempo sera tout autre dès que ces images s’enchaîneront vraiment à leur rythme propre. Et il me reste à le trouver.
Il m’appartiendra aussi de métamorphoser le tour autobiographique que j’avais donné à la voix du film, avec l’assentiment de celui qui devait réaliser. J’avais inventé pour lui un je, un déploiement de son je. Maintenant qu’il n’est plus là, il me faut trouver mon regard sur lui. Il ne m’en avait dicté que deux mots, Jean-Daniel, en me commandant ce texte : inquiétude, sérénité. J’avais compris qu’il parlait de son inquiétude, de sa sérénité, sa vie près de son terme, son œuvre en voie d’achèvement précipité. C’est à partir de ces deux mots, tels que je les entendais, que j’ai élaboré le texte comme une confession de Pollet.
Maintenant qu’il n’est plus là, et que cette autobiographie écrite par un autre va devenir un film posthume exécuté par cet autre, j’envisage d’enrouler autour du fil autobiographique un fil biographique autre. Sa belle-fille l’a filmé en train de prendre des photos pour Jour après jour. Je l’ai filmé moi-même quelques années plus tôt. Il reste à trouver, si l’idée est tenable, où et à quelle dose convoquer ces images en mouvement dans le concerto des images fixes. J’ai réalisé de nombreux films sur des artistes, exercices d’admiration autant que de transmission, mêlant analyses et citations. C’est la première fois, et c’est heureux que ce soit au cinéma, avec toute la liberté du cinéma, que je suis amené à sauter ce pas : créer sur un artiste, de plein droit et à sa place, ce qui définit la mienne, une œuvre qui sera entièrement composée de lui et totalement fabriqué par moi. Comme un testament pour lui, comme une promesse tenue pour moi. Deux façons réunies de travailler avec. Il voulait faire ce film avec moi. Je ferai ce film avec lui.
Réalisateur, Acteur, Chef monteur, Scénariste, Directeur de la photographie
Né à La Madeleine (France)
Décédé le 9 Septembre 2004
Biographie
Assistant réalisateur sur L’Homme à l’imperméable de Duvivier, Jean-Daniel Pollet tourne en 1958, dans le cadre du Service Cinématographique des Armées, son premier court-métrage, Pourvu qu’on ait l’ivresse, sur lequel il rencontre celui qui deviendra son acteur-fétiche, le lunaire Claude Melki. Après son premier long, La Ligne de mire, en 1960, le cinéaste tournera avec Melki ses films les plus fameux, comme L’Amour c’est gai, l’amour c’est triste et surtout L’Acrobate en 1976, portrait tendre et burlesque d’un timide garçon de bains qui se prend de passion pour le tango.
Parallèlement à ces fictions, Jean-Daniel Pollet, "petit frère" de la Nouvelle vague -il est l’un des auteurs du film-manifeste Paris vu par... en 1965- réalise des oeuvres novatrices qui oscillent entre le documentaire et l’essai cinématographique, comme Méditerranée (1963), succession de plans de paysages accompagnés d’un commentaire de Philippe Sollers. Très diminué physiquement depuis 1989 à la suite d’un grave accident -il a été happé par un train alors qu’il filmait tout près de la voie de chemin de fer-, Jean-Daniel Pollet avait pourtant tourné depuis Dieu sait quoi en 1994, inspiré de la poésie de Francis Ponge, et Ceux d’en face (2001). Juste avant de mourir, il avait achevé le scénario d’un nouveau film.
FILMOGRAPHIE
Ceux d’en face (2000)
Dieu sait quoi (1995)
Pour mémoire (la forge) (1979)
L’Acrobate (1976)
L’Ordre (1973)
Le Maître du temps (1970)
L’Amour c’est gai, l’amour c’est triste (1968)
Les Morutiers (1968)
Tu imagines Robinson (1967)
Le Horla (1966)
Paris vu par... (1965)
Une balle au coeur (1965)
Bassae (1964)
Méditerranée (1963)
Gala (1962)
La Ligne de mire (1960)
Pourvu qu’on ait l’ivresse (1958)