Chine. Yunnan. Un tribunal ambulant suit les chemins sinueux de la région pour sa tournée annuelle. FENG, la bonne cinquantaine, est le juge. Son assistante TANTE YANG, de la tribu des Moso, est à la veille de la retraite. Ils sont accompagnés du jeune juge AH-LUO, de la tribu Yi qui fait sa première tournée.
Ils voyagent en compagnie d’un vieux cheval qui transporte les dossiers et toutes leurs affaires.
Dans un village Pumi, FENG doit régler un problème autour d’une tombe saccagée par des cochons. AH-LUO perd malencontreusement l’emblème national, le symbole de l’autorité de l’état dans l’auge des cochons, le juge et son équipe doivent demander de l’aide à la chef du village.
Au village, les préparatifs du mariage de AH-LUO, battent leur plein, mais un incident avec FENG vient perturber le village. AH-LUO s’enfuit avec sa fiancée, renonçant ainsi à sa carrière. TANTE YANG ne finit pas non plus la tournée, elle prend sa retraite sans l’homme qu’elle a toujours secrètement aimé, FENG, qui poursuit la tournée du tribunal, seul et désespéré.
J’ai entendu parler de cette histoire pour la première fois en 2003, lors d’un voyage dans le Yunnan, une province du sud-ouest chinois. J’ai ensuite fait 6 voyages dans le canton de Ninglang, dans le Yunnan.
Le canton de Ninglang est situé dans les montagnes du nord-ouest du Yunnan et isolé du reste de la région par de dangereux sentiers. Couvrant un territoire d’environ 6.000km2, la région abrite 210.000 personnes de 12 minorités ethniques différentes. Fin 2004, la plupart des habitants vivait avec environ 70 euros par an.
Dans cette région, une minorité ethnique locale, les Moso, vit encore sous un régime ancestral de matriarcat.
Afin de préparer le film, j’ai suivi la tournée de 3 différents juges officiels et cette expérience m’a mené à une réflexion sur la vie des minorités, les conséquences de la préservation de cette ethnicité, la culture, l’environnement, le développement, la religion, l’opposition entre tradition et modernité, et, évidemment, les limites du système judiciaire chinois.
L’emblème national véhiculé par le cheval est le reflet exact du système judiciaire local, tressautant sur une route en construction.
Il y a actuellement près d’un millier de cours ambulantes en Chine. Le film représente une situation très courante de la Chine rurale. L’histoire est basée sur ce qui se passe actuellement en Chine au XXIème siècle.
Cette histoire est inspirée d’une situation réelle. Comment avez-vous eut l’idée d’en faire le sujet de votre film ?
Avant ce film, je ne connaissais pas vraiment la situation des campagnes, et des minorités. Je suis un homme de la ville donc très loin de cela. J’ai lu un certain nombre de documents qui m’ont permis de d’apprendre et de commencer à comprendre ce qui s’y passait. J’ai alors découvert que la situation ne ressemblait pas du tout à ce que j’imaginais. Notre système judiciaire est très loin des problèmes et des besoins de ces gens. Les lois, les peines sont décalées par rapport aux questions qui se posent là-bas. La justice y est trop brutale. C’est ce que la loi prévoit, alors on l’applique à la lettre. Avec les changements récents de la Chine, il est nécessaire que la justice dans ces zones évolue. Aujourd’hui, la justice écoute les plaintes et défenses des justiciables sans prendre en considération les moeurs et traditions locales. Or ces moeurs et tradition sont si importantes, qu’il est impossible de faire appliquer la justice équitablement si on ne les prend pas en considération.
Je suis parti dans la province du Yunnan pour voir de plus près la vie de ces gens. J’ai fait 6 voyages là-bas, et y suis resté plusieurs mois. Cela m’a permis de mieux comprendre les problèmes locaux. Car je voulais filmer au plus près cette histoire. Je voulais être au coeur des préoccupations de ces gens. Et pour cela il me fallait comprendre leurs traditions, leur situation, leur quotidien. Je voulais filmer leur réalité. Que font-ils ? Quels sont leurs problèmes ? Comment arrivent-ils à vivrent ? Avec combien d’argent ? Et je voulais mieux comprendre les différentes minorités qui cohabitent dans cette province du Yunnan.
Je suis rentré à Pékin avec des impressions, des histoires, et j’ai tout donné à mon scénariste, Wang Lifu. Il s’est mis au travail et en a tiré le scénario du film.
Le but de ce film est de montrer que les changements actuels ne permettent pas de tout régler. Les lois doivent être réalisé en accord avec la situation des campagnes, elles ne peuvent pas être seulement issu d’une réalité citadine.
Votre film est un portrait à l’opposé de la tendance contemporaine, où la campagne va vers la ville et pas l’inverse.
Je pense que ces dernières années nous nous sommes surtout intéressés aux villes. Car c’est là que les changements les plus importants ont eu lieu. Le développement a favorisé l’accroissement des arrivées de paysans dans les villes, pour travailler dans la construction des immeubles et des infrastructures. On a alors vu apparaître en grand nombre dans notre quotidien, et au cinéma, ces paysans-ouvriers, que l’on appelle des « Ming Gong ». Ces films sont en quelque sorte sur ce que les paysans apprennent des villes. Mais la Chine est un pays immense, dont la population est au deux tiers paysanne. Il reste encore de nombreux problèmes dans les campagnes que nous ne résoudrons pas en utilisant le seul exemple des villes. Car les villes ne sont pas adaptées aux problèmes du monde rural. Il faut que le Parti Communiste trouve des solutions aux difficultés des campagnes, de leur quotidien, pour l’application de la justice et l’égalité du développement. Car tout ne parvient pas jusque dans les campagnes. J’ai entendu de nombreuses histoires lorsque j’étais là-bas.
Il faut faire attention à cette situation très particulière des campagnes. Après ce film, j’ai réalisé qu’il en était de même dans toutes les campagnes chinoises, que les habitants soient ou non issus des minorités.
Pour moi, ce film permet de découvrir la vraie vie du Yunnan. Je veux aider à la compréhension de la réalité du monde rural, de leur quotidien. Je veux montrer comment ils arrivent à régler leurs problèmes et à s’en sortir.
Votre vision de ce monde rural est pleine d’humour.
Oui, je voulais que le film soit plein d’humour car c’est ce que j’ai vu au Yunnan. Les situations, mais aussi les gens sont comme ça. Je voulais que cette tonalité très humour noir reste dans le film. Malheureusement le public chinois y est resté un peu insensible. Ils n’ont pas rit. Ceux qui connaissent le Yunnan ont retrouvé cet humour local, et ont bien compris le ton du film. Lors de la projection à Venise, la salle a souvent ri. Le public occidental, lui, a tout de suite compris la malice et l’esprit de ces personnages. J’ai été surpris de voir que de nombreuses personnes sortaient de la projection à Venise avec les larmes aux yeux. En Chine le public n’a pas eu une telle émotion. Sans doute parce qu’ils sont habitués à ces problèmes. C’est trop familier pour eux.
Comment avez-vous choisis les comédiens ?
Je suis arrivé de Pékin avec deux comédiens, LI Baotian et LU Yulai. Mais l’ensemble des autres comédiens ont été trouvés sur place. Ce sont tous des non professionnels que j’ai choisis parmi la population locale. Pour le rôle de Tante Yang, je voulais une non-professionelle du Yunnan. Je n’ai pas trouvé la comédienne que je voulais parmi le personnel du Département de la justice. YANG Yaning travaille au service des impôts. Ce qui m’a valu des problèmes avec le Département de la justice. Ils ne comprenaient pas pourquoi le rôle d’un juge pouvait être joué par une préposée aux impôts. Que je vienne avec des comédiens de Pékin, cela n’aurait pas posé de problème. Mais comme je prenais un non-professionnel local, cela voulait dire pour eux que je pensais qu’aucune personne dans leur département ne pouvait jouer un juge. J’ai eu beaucoup de mal à faire accepter mon choix.
Les problèmes ont suivi avec le reste de la distribution. Au début, je voulais ajouter des gens des villages voisins. Mais les villageois s’y sont opposés. L’argent que le tournage amenait devait aller uniquement aux gens du village. Je n’ai pas pu faire autrement et ai donc été obligé d’utiliser exclusivement les gens du village.
J’ai choisi Li Baotian pour le rôle du juge car il convenait tout à fait au rôle principal, mais pas seulement. Je voulais que mon film ait un caractère très documentaire. C’est pour cela que je voulais utiliser des acteurs non professionnels et locaux. Mais si le premier rôle était également un acteur local, sans expérience, je prenais le risque que le film devienne alors vraiment un documentaire. Il me fallait un acteur professionnel qui puisse apporter au film son côté dramatique et humoristique.
Avez-vous rencontré des difficultés pendant le tournage ?
Le tournage a été très dangereux.... sur les routes... Nous ne pouvions pas dormir sur place. Aussi chaque jour, pour se rendre sur le lieu du tournage, nous avions 90 minutes de voiture à faire. Nous devions circuler sur les chemins de montagne qui sont extrêmement dangereux. Le premier jour du tournage, nous avons appris qu’un mini bus local venait de tomber dans le ravin. Il y avait 17 morts. Les montagnes étant très escarpées, et les chemins très étroits et mal entretenus, il y a régulièrement des accidents. J’ai eu un petit accident sur l’une de ces routes avec mon Directeur de la photo. J’étais alors moi-même au volant de la voiture. Jusque-là, je pensais pouvoir circuler seul. À partir de ce jour-là, je n’ai plus jamais conduit. Je me suis laissé conduire. Il faut vraiment connaître les chemins et faire très attention pour pouvoir circuler dans ces montagnes !
Quel accueil a connu le film en Chine ?
Lorsque le comité de censure a vu le film, J’étais un peu inquiet. Je pensais qu’il serait difficile d’obtenir une autorisation de distribution. Car « LE DERNIER VOYAGE DU JUGE FENG » est le premier film sur la justice qui montre que nos lois ne règlent rien dans une grande partie du pays. Mais les dirigeants ont changé. Ils savent que mon film montre juste la réalité actuelle. Et c’est pour cela qu’ils ont accepté de le laisser sortir.
Lors de la distribution du film en Chine, il y a eu de nombreux textes et commentaires sur Internet. Les gens aimaient ou pas. Mais finalement aucune de ces réactions ne m’ont plu. Car je pense qu’ils ne comprenaient pas mon film.
J’ai montré le film dans les villages où j’ai filmé. Ils ont trouvé le film très réaliste.
Au final, je pense que seules les personnes concernées par ce problème de l’application des lois dans les campagnes ont apprécié le film. Car pour eux, ce film permet de raconter ce qui se passe et de mettre en valeur les problèmes qu’ils rencontrent. Certains, après la projection, sont venus me voir pour me raconter d’autres histoires, encore plus incroyables.
Que pensez-vous du cinéma chinois contemporain ?
La production chinoise est en nette augmentation. Mais il reste un problème important de contrôle des films. Il existe en Chine trois type de productions.
Les films culturels, que nous appelons couramment art et essai. Les réalisateurs de ces films parlent de leur vision, de la réalité chinoise, d’eux-mêmes.
Il existe ensuite un cinéma commercial. Ce cinéma suit ce que le gouvernement et le marché permettent. C’est essentiellement un cinéma de genre. Ainsi des films de fantômes tente d’apparaître. Mais comme il y a de nombreuses restrictions sur les différents genres, il est devenu plus simple pour ces productions de se limiter aux seuls films en costumes. Leurs histoires sont assez insipides, n’évoquant absolument pas la situation actuelle du pays. Ce qui convient parfaitement à la censure.
Enfin il existe un cinéma de propagande, qui suit les campagnes politiques du gouvernement. Ces films ont généralement peu d’intérêt. Peu importe que cette production soit d’ailleurs bonne ou non. Ce qui est intéressant, c’est de voir le lien qu’il existe entre la réalité des situations et ce qui est transposé à l’écran.
Ces dernières années, le Box Offices des productions chinoises est en hausse notable, tout comme le nombre de films produits. En 2006, les chiffres officiels parlent de 300 films produits. Mais on peut dire que 80 à 90% de cette production est mauvaise. Car la qualité du cinéma chinois n’a finalement pas vraiment bougé.
Comment êtes-vous passé de Directeur de la photo à réalisateur ?
J’ai toujours eu peur de passer à la mise en scène. Je n’ai jamais rêvé de devenir réalisateur. Je me trouvais à ma place lorsque je collaborais avec d’autres réalisateurs chinois. Dès 2001, j’ai été contacté pour passer à la réalisation. Mais j’ai pensé que je n’étais pas prêt. Je prends le cinéma très au sérieux. Je sais que ce n’est pas facile de réaliser un film et que l’on ne peut pas passer ainsi aux commandes. Toutes ces années, lorsque je travaillais avec d’autres réalisateurs, j’étais très attentif. Mon expérience de Directeur de la photo m’a permis de prendre confiance en moi. Progressivement je me suis senti suffisamment à l’aise pour raconter des histoires. Après toutes ces années à faire du cinéma, j’étais enfin prêt à faire mes propres films.
Maintenant je suis ouvert à tout. Que ce soit la réalisation, la Direction de la photo ou la production. Mon travail, mon désir, c’est de faire du cinéma. Si un réalisateur vient me proposer un projet enthousiasmant et où j’ai un espace de création, je serai prêt à redevenir Directeur de la photo. Si cela peut aider un film à se faire, je suis partant pour produire.
Cette année, je prépare un nouveau projet, mon second film en tant que réalisateur. Cette fois-ci ce ne sera pas sur les campagnes, mais sur la ville. Je veux aborder la question des changements importants intervenus en Chine ces dernières années.
Liu Jie est né en 1968, à Tianjin, au nord de la Chine. En 1986, il déménage à Pékin pour suivre des études à l’Académie des Beaux Arts. C’est là qu’il découvre “Terre Jaune” de Chen Kai-ge, premier film du chef de file de la 5ème génération. En 1987, il intègre l’Académie de Cinéma de Pékin et y étudie la photographie pendant 4 ans.
Entre 1992 et 2003, il participe à nombre de films indépendants en tant que directeur de la photo ou producteur. Ces films n’ont jamais rencontré leur public en Chine.
LE DERNIER VOYAGE DU JUGE FENG (Mabei shang de Fating) est son premier long métrage en tant que réalisateur.
REALISATEUR / PRODUCTEUR
2006 LE DERNIER VOYAGE DU JUGE FENG (Ma bei shang de fating) Sélection Officielle Orizzonti Venise 2006 Prix Premiers Horizons.
DIRECTEUR DE LA PHOTO / PRODUCTEUR
1992 THE DAYS (Dong Chun de re zi) de Wang Xiaoshuai Premier film indépendant en Chine. Berlin Forum Rotterdam Film Festival Thessaloniki Film Festival (Meilleur Film, Golden Alexander) Ce film est sur la liste de la BBC des 100 meilleurs films de l’histoire
DIRECTEUR DE LA PHOTO
1999 THE HOUSE (Meng huan tian yuan) de Wang Xiaoshuai
2000 BEIJING BICYCLE (Shi qi sui de dan che) de Wang Xiaoshuai Grand Prix du Jury Ours d’Argent Berlin
2001 HIGH SKY SUMMER (Wang shou xian de xia tian) de Li Jixian Forum Berlin
DIRECTEUR DE PRODUCTION
2003 DRIFTERS (Er di) de Wang Xiaoshuai Sélection officielle Un Certain Regard Cannes
Feng : Li Baotian
Ah-Luo : Lu Yulai
Réalisation : LIU Jie
Image : Harrison ZHANG
Scénario : WANG Lifu
Montage : LIAO Ching-song
Son : YANG Xin
Directeur artistique : CAO Jiaan
Producteurs : LIU Jie - HSU Hsiao-ming